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Les buffets, moi, j’aime pas ça. Pourtant, la nourriture y est toujours délicieuse. Quand on a le temps d’en goûter une miette.
Je dis ça parce que, justement, je suis allé à un buffet, la semaine dernière. Et c’était l’horreur.
Un repas de mariage, tout ce qu’il y a de plus normal. D’abord, le vin d’honneur. Les petits vieux étaient là, comme toujours en ce genre d’occasions, à faire le compte rendu des potins familiaux, en n’oubliant de lancer un regard oblique aux amuses gueules placés sur les tables, comme s'ils les indisposaient. Les vieux hypocrites.
Au bout d’une demi heure, personne n’a encore touché, alors je me lance, d’autant plus que les toasts au caviar me faisaient de l’œil depuis que je suis entré dans la salle. Et ce premier pas me fut (presque fatal). A peine avais-je avancé le pied que les vieux, tout comme les jeunes qui visiblement attendaient eux aussi ce moment pour avancer, me piétinent tous de bon cœur afin de mieux bâfrer sans vergogne les petits canapés amoureusement préparés par un traiteur de luxe. Le temps de me relever, toutes la bande de sauvages massacreurs de foie gras sont déjà de retour à leurs places, et reluquent mon joli costume blanc, imprimé de leurs semelles de chaussures un peu partout, le sourcil froncé, d’un air de dire : » mais qui a invité ce clochard, qui vient avec sa tenue d’éboueur en fin de tournée… »
Toujours est-il, que, le cœur plein d’espoir, je me tourne vers les tables à la recherche d’un dernier débris de toast, quelque chose à goûter, même un atome de grain de semoule… là ! Ils ont laissé un canapé au caviar ENTIER ! C’est pas vrai, j’ai trop de chance, je… c’est alors que le grand père maternel du marié, se rendant compte de l’énorme erreur qu’il a fait, m’envoie son déambulateur dans les jambes pour engloutir mon objectif avec une satisfaction visible. Après s’être largement pourléché ses vielles babines flasques, cet espèce d’otrogoth me regarde d’un air complice, puis me lance, d’un air complice : « Les vieux d’abord, gamin ! », puis repars vers ses compagnons de commérages en riant de sa bonne blague. Je me suis promis de lui mettre un peu de mort aux rats dans sa flûte de champagne, au dessert.
Enfin le repas proprement dit, livré par des serveurs richement habillés, qui ne manquent pas d’ailleurs de me lancer le même regard hautain que chers compagnons (ha !) de boustifaille (re-ha !, suivi d’un gargouillis d’estomac). Je tente, toujours par un truchement pléthorique de tours d’œil, de leur faire comprendre que mon magnifique habit a été saccagé par ces ingrats qui ne respectent pas le travail bien fait d’artisans aussi dignes de louanges qu’eux, mais rien n’y fait, les sourcils restent froncés, et les narines retroussées.
Cette fois ci, je ne fais pas avoir : je prends ma part directement dans les mains du serveur (qui s’éloigne en hurlant, dieu sait pourquoi), et pars m’installer un peu çà l’écart, histoire de déguster tranquillement ma part de cochon de lait rôti, accompagné de son fagot de haricots verts.
Déguster. Quel mauvais jeu de mots que voilà.
Pour déguster, ça, j’ai dégusté.
Les petits vieux, horripilés par mon audacieuse prise d’initiative, me rackettent honteusement en bande organisé. Pendant que l’un me plante sa fourchette dans la main pour m’empêcher de couper une nouvelle tranche de viande, un autre m’arrache l’assiette des mains et s’enfuis avec .
Les autres me tabassent à coups de cannes, celui qui m’a mordu m’a laissé son dentier sur le poignet. J’ai même pris un coup de tête. Une vois chevrotante me menace « Recommences pas, petit, je travaille dans le béton. Tu veux quand même pas aller dire bonjour aux poissons ? »
Là c’en est trop. Je veux bien me faire piquer la bouffe que je n’ai pas payée mais me faire tabasser par des petits vieux. Dans un hurlement sauvage, je me relève attrape le premier vieillard par les cheveux… qui me restent entre les doigts. Une perruque. Se sentant découvert, il se retourne, m’assène un coup d’accoudoir de fauteuil roulant bien ajusté entre les cuisses, pendant que les autres arrivent en renforts pour m’achevé. J’ai à peine eu le temps de voir le voltgun que l’un d’entre eux a sorti, que j’étais déjà dans les pommes.
Je me viens juste de me réveiller. J’ai les bras attachés au dessus de ma tête. Mes pieds sont pris dans le béton et… Mon dieu, mais je suis suspendu au dessus de l’eau ! Une voix derrière moi me lance : « Je t’avais prévenu, gamin, fallait pas nous chercher ! »
Maintenant, vous comprenez pourquoi je n’aime pas les buffets. Surtout quand ils sont organisés par la petite dernière de la famille Giovanni, de Sicile.
Le gosse a dans les dix ans. Il a été invité, avec ses parents, au baptême d’une de ses cousines, qui est née quelques mois plus tôt.
Les adultes parlent entre eux des derniers potins de la famille, c'est-à-dire les naissances et les décès, les mariages et les divorces. Et l’oncle ivrogne est bien entendu lui aussi un sujet de conversation palpitant à part entière, comme d’habitude.
Seulement le petit, lui, il s’ennuie ferme. Assis dans un coin, à l’écart des ses cousins qui jouent à s’arroser au jet d’eau, il attend patiemment que le vin d’honneur se termine enfin. Il savait qu’il allait s’ennuyer, il aurait bien emmené des livres, ça oui. Mais ses parents le lui ont interdit : « tu ne vas pas passer ta journée à lire, avec le temps qu’il fait ! » Et les livres sont donc restés au placard, chez lui, à cent cinquante kilomètres de là.
Alors, il n’a plus qu’à patienter, en espérant que quelqu’un lui laissera un petit roman à se mettre sous la dent.
Il en est encore à se demander qui viendra le tirer de son ennui lorsque sa grand-mère vient le trouver : « Allez debout, gamin, tu vas te bouger un peu ».
Le petit rechigne, mais sa mamie le traine tant bien que mal dehors. Une fois qu’il a vu ce qui l’attend, i l ouvre des yeux grands comme les phares de la deux chevaux de la grand tante qui a de la barbe.
« mais mamie, je ne sais pas faire de vélo !
- Justement, il n’est jamais trop tard pour apprendre !
- Mais je vais tomber !
- Mais non, je tiendrai la selle, gros bêta ! »
Ayant dit cela, elle empoigne fermement son petit fils par les aisselles, pour le coller sur le vélo. Comme promis, elle attrape la selle. Et commence à pousser la bicyclette, avec le môme dessus, qui n’a d’autre chois que de mouliner pour ne pas se prendre les pédales dans les jambes.
« Et maintenant, je lâche !
- Non, attends ! »
Trop tard, la main est déjà loin du vélo. Le petit s’en rend compte, panique, et s’affale. Son aïeule vérifie, qu’il n’a rien de grave, le remonte sur le vélo et recommence l’opération.
« Continue de pédaler, ce coup ci, je te tiens jusqu’au bout ! »
Alors il pédale, mais il n’en mène pas large.
« C’est bien, continue comme ça »
Trois secondes plus tard, d’une voix éloignée :
« Hé, ne vas pas si loin, il y a des voitures, là bas ! »
Quoi ? mais ? Il tourne prudemment la tête. Mamie est au moins à trente mètres derrière… Il fait du vélo, c’est vrai, il y arrive tout seul, il y arrive ! Content de son exploit, il mouline sec pour montrer que oui, il est grand maintenant, il a dompté cette satanée machine.
Mais voilà un virage. Il ne sait pas tourner. Il faut qu’il s’arrête, sinon il va prendre le mur… Un éclair de génie lui traverse l’esprit : et si ces deux manettes, là, sur le guidon…
Il serre de toutes ses forces les tiges d’aluminium oxydé, il s’arrête. Un peu trop vite. Le vélo s’est bloqué d’un seul coup, et le gosse, qui n’avait pas vu le coup venir est passé par-dessus. Il est étalé par terre. Ca fait un peu mal mais il ne peut pas pleurer quand même, il est grand maintenant. Il se relève péniblement, prenant bien garde à ne pas trop faire toucher quoi que ce soit à son genou incruster de graviers. Il redresse l’engin, fait demi tour en le poussant, repart, vers sa grand-mère qui le regarde faire en éclatant de rire.
« Quelle idée de freiner si sec ! il faut y aller tout doucement, sinon, voilà ce qui arrive ! »
Pour lui montrer qu’il a bien compris la leçon, il enfourche la bicyclette, pose un pied sur la pédale, inspire un grand coup… Comprenant ce qu’il veut faire la petite vieille lui lance :
« Attends, je vais te pousser sur les premiers mètres.
- Non, merci, ça ira. »
A la fois amusée et surprise, Mamie reste donc là où elle est, observant son petit fils redémarrer, et se tenant prête à intervenir en cas d’accident.
Le premier coup de pédale le propulse en avant, puis il continue son chemin. Comme il arrive au niveau de Mamie, il ralentit un peu, dose son freinage, et s’arrête avec adresse à l’endroit voulu.
Ce qui lui a valu une grosse bise. Et bon livre. Il est tenté, prends le livre, l’observe, le repose presque à regrets, puis demande à sa grand-mère :
« Dis mamie, ça ne te dérange pas si je le lis plus tard ?
- Non pourquoi ?
- Ben, je voudrais continuer à faire du vélo… je peux ? »